PATRICIA LE CADRE |
jeudi 17 juin 2010 |
« Trouver les bons indicateurs pour analyser les marchés »
Après vingt ans de pratique des marchés des matières premières pour l’alimentation animale, Patricia Le Cadre a lancé en septembre Vigie-mp.com, site interactif de veille et de prospective. Elle invite les spécialistes à voter, comme elle l’a fait lors des Journées de l’Aftaa.
Les Marchés hebdo : Comment vous est venue l’idée du site Vigie Matières Premières ?
Patricia Le Cadre : Elle est venue de deux choses : mes années passées avec les fabricants d’aliments et les vendeurs de céréales. Et aussi l’existence d’un outil du Céréopa (Prospective Aliment) qui me semblait insuffisamment valorisé par les professionnels. Aujourd’hui, on manque cruellement de recul face à l’instantanéité des marchés et on reste relativement seul face au poids des décisions à prendre. Les outils de couverture n’ont pas rendu les professionnels plus sereins parce qu’on ne peut pas bien les utiliser si on n’a pas une vraie opinion du marché. L’analyse chartiste n’exclut pas l’analyse fondamentale. Or, l’information est tellement multiple et complexe qu’elle doit être traitée transversalement quelque part, être lisible et aider à faire des choix. Je voulais proposer un outil complet, facile d’accès et aussi interactif. Un club virtuel !
LMH : Quels sont les signaux à ne pas perdre de vue cette année ?
P. L. C : Indéniablement la marche de l’économie. Partout on traite la dette par la dette. C’est une fuite en avant. Chaque pays ayant besoin d’une monnaie faible pour alimenter sa croissance, les parités monétaires sont un enjeu terrible. La faiblesse récente du dollar canadien a fait repartir le canola à la hausse. L’Australie et le Russie retrouvent une compétitivité accrue sur le marché du blé depuis quelques semaines grâce au recul de leurs devises face au dollar. Le real reste fort parce que l’économie brésilienne attire les capitaux. Mais les producteurs de soja ne s’y retrouvent pas. Les prix intérieurs sont trop faibles par rapport à leurs coûts de production. Alors ils font de la rétention, à un niveau jamais atteint, et ils profitent épisodiquement des accès de faiblesse du real pour vendre. Comme ils ont les cartes en main en ce moment, les cours du soja se tiennent plus que prévu.
LMH : Les opérateurs sont-ils nombreux à faire des corrélations obsolètes pour analyser les marchés ?
P. L. C : On a encore plein de vieux réflexes, or rien n’est plus inscrit dans le marbre. Il faut sans cesse remettre en question les vieilles corrélations. Tout l’enjeu est de trouver des indicateurs avancés qui permettent d’avoir une longueur d’avance.
LMH : L’attitude des votants s’est-elle modifiée depuis les débuts de Vigie en septembre 2009 ?
P. L. C : Au début, ils ont été surpris par le résultat de leurs propres votes. Il s’agit en effet d’un calcul automatique prenant en compte leur positionnement sur un certain nombre d’indicateurs constitutifs du prix à terme. Il y avait un décalage par rapport à leur sentiment. Mais le prix est comme une recette de cuisine dont le dosage évoluerait en permanence. Si les ingrédients restent les mêmes, la part de chacun doit être revue chaque mois. L’idée du vote c’est : « Quel facteur va dominer à telle échéance ? » Chaque mois, ils peuvent se comparer au panel (le vote est bien sûr anonyme). Avec le recul et grâce aux historiques à leur disposition, ils peuvent voir s’ils avaient raison ou tort et surtout pourquoi. Ce vote a une vraie dimension pédagogique. Ils peuvent aussi voir s’ils sont allés au bout de leur conviction dans leur acte d’achat ou de vente. On s’évalue, on évolue, mais on reste dans le cadre d’un club. L’ambition du panel n’est pas de devenir une référence nationale.
LMH : Philippe Chalmin a estimé en présentant le dernier rapport Cyclope que les matières premières agricoles avaient été l’an dernier les grandes oubliées de la hausse générale des commodités. Êtes-vous d’accord avec ce point de vue ?
P. L. C : Les matières premières agricoles ont surtout été oubliées par la spéculation « court termiste » qui fonctionne selon la théorie des vases communicants ! Le pétrole et les métaux ont bénéficié des flux financiers les plus importants. Les produits agricoles sont quand même dans le fond de commerce des spéculateurs de long terme, les « index funds ». Je pense que cela les a empêchés de dégringoler encore plus qu’ils n’auraient pu le faire en considérant les gros stocks et le frein sur la croissance. Tous les mois, ces investisseurs mettent un peu plus de soja, de blé ou de maïs dans leurs portefeuilles, soutenant les prix sans générer de volatilité. Au contraire, les hedge funds, qui investissent à court terme, font beaucoup plus bouger les choses. S’ils sont peu intervenus l’an dernier sur les grains, ils le pourraient davantage dans les mois qui viennent.
Pour essayer de le prévoir, nous nous intéressons à un indicateur qui rend compte de la nervosité des marchés. Plus le marché est inquiet, plus les investisseurs achètent des options (put) pour se prémunir d’une chute des prix faisant augmenter cet indice. Cette hausse est annonciatrice de sorties d’argent des marchés boursiers et d’une nouvelle affectation de ces capitaux. Pour l’instant, les valeurs refuge sont, faute de mieux, le dollar et les obligations US, mais l’économie américaine ne mérite pas cette attraction. Le sucre représente une alternative. Peut-être demain, le maïs… Si les lobbies américains de l’éthanol parviennent à faire augmenter le taux d’incorporation obligatoire cet été, l’effet sera explosif sur le bilan américain, ce qui représenterait une bonne opportunité pour les spéculateurs.
Propos recueillis par Sylvie Carriat