Adriano Zerbini |
jeudi 27 mai 2010 |
« Nous sommes déçus par l’attitude des Européens »
Adriano Zerbini, responsable des marchés de l'Union brésilienne des exportateurs de viandes de volaille (UBABEF), évoque l’évolution de l’industrie avicole de son pays, premier exportateur mondial de poulet, dans un contexte de relations commerciales pas toujours faciles entre le Brésil et l’Europe.
Les Marchés Hebdo : L’Europe reste-t-elle un marché porteur pour les exportateurs de poulet brésiliens ?
Adriano Zerbini : Oui. L’Union européenne est un marché exigeant et rémunérateur. Le Brésil fournit actuellement 76 % de ses importations de poulet. Ce volume ne représente cependant que 4 % de sa consommation totale. Nos exportations ne mettent pas en péril la situation des éleveurs européens. C’est pourquoi nous considérons injustes les barrières tarifaires et techniques mises en place par les autorités européennes ces dernières années. Celles-ci entravent le commerce des produits avicoles fournis par nos producteurs.
LMH : À quelles mesures faites-vous référence ?
A. Z. : Notre filière s’adapte déjà depuis une douzaine d’années aux exigences sanitaires européennes. C’est un long processus qui représente des centaines de millions d’euros d’investissement. Mais à présent, nous sommes déçus par les Européens. Cela a commencé avec la reclassification tarifaire de la viande saumurée en 2002, qui a généré la dispute au sujet des viandes saumurées, laquelle a été portée en 2003 devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Puis l’Union européenne a établi des quotas sur trois produits que nous lui fournissons : les viandes saumurées, les préparations cuites de poulet et les préparations cuites de dinde.
LMH : Comment la Commission européenne a-t-elle justifié sa décision ?
A. Z. : Elle a basé cette décision sur l’article 28 du Gatt (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui prévoit des compensations aux principaux pays fournisseurs si un pays membre de l’OMC décide d’augmenter ses tarifs d’importation (dans ce cas, les tarifs européens pour ces trois produits). Ces compensations prennent la forme de quotas tarifaires, avec des tarifs préférentiels aux principaux fournisseurs des produits concernés. Pour exporter des viandes saumurées hors quota, les entreprises brésiliennes doivent maintenant payer une taxe fixe de <1 300 euros par tonne au lieu de la taxe de 15,4 %. Nos exportations ne sont donc plus compétitives que dans le quota.
LMH : Et en juin 2009, l’Union européenne a informé qu’elle allait activer l’article 28 du Gatt sur neuf autres lignes de produits…
A. Z. : Exactement. Pour résumer, l’Europe ferme ses portes sur toutes les gammes de produit. Elle le fait même sur des produits qui ne représentent actuellement même pas un conteneur importé par an, comme les foies de canard !
LMH : Comment perçoit-on ces décisions au Brésil ?
A. Z. : Cela crée un malaise dans toute la filière. Quand se ferme un marché de 150 000 tonnes par an, les éleveurs en pâtissent directement, alors qu’ils ont investi leur capital et leur force de travail dans l’activité.
LMH : Quels sont les effets de la concentration de l’industrie avicole brésilienne, dont l’exemple marquant est la fusion des deux premiers intégrateurs du pays, Sadia et Perdigão, qui forment maintenant Brasil Foods (BRF) et apportent 40 % des exportations de poulet du Brésil ?
A. Z. : Les 60 % restants sont fournis par une trentaine d’entreprises, grandes et moyennes. Par exemple, le français Doux, installé au Brésil depuis plusieurs années. Doux-Frangosul expédie de gros volumes au Moyen-Orient, mais alimente aussi des niches de marché dans plusieurs pays. D’autres entreprises suivent le chemin derrière Brasil Foods qui a un pouvoir de négociation important.
LMH : Selon vous, cette concentration n’induit-elle pas une inégalité dans les rapports de force entre les acteurs du marché intérieur ?
A. Z. : Non. Dans le domaine de la transformation des volailles, par exemple, il existe au Brésil une segmentation très importante avec un grand nombre d’entreprises locales qui sont géographiquement proches de leurs marchés et qui ont des coûts de gestion inférieurs à ceux des conglomérats tels que Brasil Foods. J’ajoute que Brasil Foods n’a même pas 10 % de parts du marché brésilien. Les 90 % restants se partagent entre des entreprises bien implantées dans leur région.
LMH : Et qu’en est-il pour les producteurs intégrés ?
A. Z. : Ils sont suivis de très près par ces entreprises. Celles-ci leur fournissent les intrants, un service vétérinaire ainsi qu’une assistance technique complète. Les exploitants se consacrent à l’activité qu’ils veulent, en fonction de sa rémunération. Or, on constate qu’au sud du Brésil, autour des abattoirs, les fermiers choisissent presque tous de produire de la viande de volaille. Dans le Centre-Ouest, où l’activité s’est développée récemment, les exploitants trouvent les grains sur place, mais doivent en revanche transporter la viande congelée vers les ports. Ce modèle de production est en phase d’essai. Sa rentabilité dépendra aussi des investissements publics dans les infrastructures de transport.
LMH : La crise économique qui sévit en Grèce et qui tire l’euro vers le bas affecte-t-elle les exportations brésiliennes?
A. Z. : Nous sommes moins exposés qu’auparavant. Nos marchés sont aussi en Afrique et en Asie. Et la croissance du secteur repose avant tout sur la dynamique du marché brésilien.
Propos reccueillis par Marcel Marin