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jeudi 02 septembre 2010

Innovation : les sciences humaines font recette


Qu’il s’agisse d’établir un dialogue constructif entre les différents services dans une entreprise ou de mieux comprendre le comportement du consommateur, les sciences humaines sont de plus en plus sollicitées dans les entreprises alimentaires.

La « naturalité » s’affirme comme une des tendances majeures de l’innovation alimentaire selon le panorama mondial des innovations de XTC World innovation, ne serait-ce qu’à travers les « clean labels » (sans additifs de synthèse, sans pesticide, etc.). « Explorer l’environnement critique à travers la presse permet d’identifier le processus de construction d’une question telle que la naturalité », détaille Olivier Lepiller, sociologue, dont la thèse à l’université de Toulouse II Le Mirail porte justement sur ce processus. « Le marketing voudrait dire « naturel » mais la loi est floue, une source d’incertitude pour l’entreprise et son processus d’innovation. Le tribunal de commerce de Paris vient ainsi d’interdire à une sauce tomate produite à base de concentré l’utilisation du terme. Mieux connaître les définitions et les usages, montrer les acteurs en jeu et leurs positions pourrait permettre de construire un accord sur le terme », illustre-t-il.
Les liens tissés entre les sciences humaines – notamment la sociologie – et l’innovation sont de plus en plus étroits, comme le montrent les 25 000 visites par mois sur le site « consommation et société » de l’Association française de sociologie, qui organisera d’ailleurs son congrès 2011 à Grenoble sur le thème « création(s) et innovation(s) ». De l’anthropologie à la linguistique, de la psychologie à la philosophie (explorer la posture des consommateurs face à l’éthique, des animaux clonés aux OGM), ce sont bien toutes les sciences humaines qui sont mobilisées par la question alimentaire. Elles interviennent dans les processus d’innovation et dans la compréhension de leurs échecs comme de leurs succès, qu’ils concernent les produits, les emballages, les modes de distribution ou les organisations elles-mêmes.

La sociologie au service du marketing

« La sociologie des organisations accompagne le processus d’innovation en pointant par exemple les dysfonctionnements au sein même des entreprises, dans les relations entre le marketing et la R & D ou entre la technique et le juridique. Elle rend intelligible par chacun le système de pensée des autres. Car un dialogue réussi entre d’une part les technologues, ingénieurs ou techniciens, et d’autre part les spécialistes des usages et de la consommation, est véritablement source d’innovation. La première des choses à éviter lorsque l’on n’est pas d’accord est de traiter l’autre de schizophrène ou de paranoïaque : il existe différentes formes de rationalités qui permettent à chacun de justifier ses actions et qu’il s’agit d’éclairer », explique Olivier Lepiller.
Il en va de même pour la compréhension des consommateurs. Ils ne sont pas irrationnels comme on l’entend trop souvent. La sociologie aide à comprendre leur rationalité : elle a un rôle de traduction dans la manière de poser les problèmes là où le dialogue ne se fait pas. Comme lorsque le consommateur montre une réticence face à ceux qui veulent « l’éduquer ». Pourquoi les préconisations scientifiques et nutritionnelles comme les argumentaires techniques n’induisent-ils pas forcément de modification des comportements dans le sens souhaité ? Quels sont les discours des militants sur leurs forums ? Les méthodes ethnographiques et d’analyse de contenu aident là encore à comprendre les entraves au dialogue ou les revendications.
Car évidemment, le comportement des consommateurs constitue le champ royal des sciences humaines pour l’entreprise. Le marketing ne s’y est pas trompé. Pragmatique, il assimile des méthodes issues de la psychologie, de la sociologie et de la psychologie sociale, mais aussi de l’ethnographie voire de l’anthropologie, pour explorer des marchés culturellement très divers.
Yanne Boloh
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Le poids des sciences humaines

Sociologie, économie, ethnologie, anthropologie, psychologie, histoire, géographie, communication, linguistique, voire philosophie… : les sciences humaines et sociales représentent dans les universités un peu plus de la moitié des étudiants et 45 % des enseignants. 25 % des chercheurs du CNRS relèvent de leurs disciplines. Elles prennent de plus en plus de place dans les grandes écoles et constituent le second poste, après les sciences de la vie, en ce qui concerne les financements publics de la recherche fondamentale. La stratégie nationale de recherche et d’innovation (SNRI) insiste sur leur rôle crucial car elles « visent à la fois la compréhension de l’homme en société, l’exploration de nouveaux espaces de réflexion et l’élaboration de propositions pour la décision et l’action ».
Le 22 juin dernier a eu lieu le lancement officiel d’Athena, dans le cadre de la réforme de la recherche française. Cette alliance des sciences humaines et sociales regroupe quatre acteurs-clés de la recherche française dans ce domaine : CNRS, Conférence des grandes écoles, Conférence des présidents des universités et Institut national des études démographiques.


Peter Scholliers

Peter Scholliers
Les Marchés Hebdo : L’histoire peut-elle être source d’innovation en matière alimentaire ?

Peter Scholliers : Oui, et cela se passe constamment. Actuellement, le « retour aux sources », « à la grand-mère » , est assez populaire dans les restaurants et l’agroalimentaire, comme le montre la multiplication des appellations « traditionnel », « terroir », « comme avant », etc. Est-ce que « l’histoire » est responsable de toutes ces recettes ? Non, bien sûr, et bon nombre d’historiens « corrigent » les fausses recettes, en recherchant le « vrai » et « l’authentique ».

LMH : La recherche en histoire de l’alimentation est-elle très active aujourd’hui ?

P. S. : Oui, partout dans le monde. Aux États-Unis, il s’agit d’une « hot issue » (NDLR : question brûlante), avec des cours dans les universités, une masse de livres et d’articles, des revues comme Gastronomica. Deux raisons principales expliquent ce phénomène. Tout d’abord, la « culturalisation » des sciences sociales. La recherche en alimentation n’étudie plus seulement la quantité récoltée ou le nombre de calories consommées, mais explore les significations des aliments et de la cuisine. Cet intérêt répond au besoin de certitude : dans un monde globalisant, la chaîne alimentaire s’allonge et les aliments viennent de partout dans le monde en bousculant nos repères. Le supermarché se rend bien compte de cela, et essaie de lancer des éléments de confiance, par exemple dans l’étiquetage des produits : « Cette viande provient d’un poulet élevé en pleine nature, près du village untel ». Les historiens répondent « simplement » au besoin d’un public qui adore lire des choses sur une alimentation familière, se plonger dans le « comme jadis ».

LMH : Peut-elle permettre d’éclairer la confusion croissante entre tradition et immobilisme ?

P. S. : Oui. La globalisation (encore appelée macdonaldisation) rend le consommateur nerveux. Afin de « contrer » cela, les historiens procurent une forme de certitude en réinventant des traditions. C’est un paradoxe, mais toute tradition est inventée un jour. La tâche de l’historien est, selon moi, de rechercher les sources de traditions inventées en répondant aux questions : qui, quand, pourquoi et comment.


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